Les thérapies de conversion bientôt interdites grâce à une initiative citoyenne ?
En mai dernier, une initiative citoyenne européenne (ICE) proposant l'interdiction des thérapies de conversion a atteint in extremis le million de signatures nécessaires pour être validée. ChatEurope revient sur la mobilisation massive sur les réseaux sociaux pour lutter contre ces pratiques assimilables à des actes de torture, selon l'ONU.
“On l'a fait à la dernière minute mais on l'a fait ! Bravo à tou.te.s !” En mai dernier, l’initiative citoyenne européenne (ICE) pour faire interdire les “thérapies de conversion” a suscité une mobilisation inédite sur les réseaux sociaux : en à peine une semaine, elle a récolté un million de signatures pour arriver à un total de 1 245 839 à la fin de la campagne.
L’association européenne Against Conversion Therapy (Contre les Thérapies de Conversion, en anglais) a œuvré pendant un an pour rassembler ces signatures dans toute l’Europe. Objectif : “contraindre légalement la Commission européenne à étudier l'interdiction des thérapies ou pratiques de conversion dans l'UE”, comme l'explique Matteo Garguilo, co-président de ACT.
Interdiction dans huit pays de l'UE, dont la France
Le terme "thérapies de conversion" désigne un ensemble de pratiques qui visent à changer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne n’étant pas hétérosexuelle et/ou cisgenre. En Europe, il s’agit en majorité de pseudo-psychothérapies proposées par des groupes religieux ou encore de procédés religieux comme l’exorcisme. Mais on parle aussi de pratiques dites “médicales” avec des injections d’hormones, de stéroïdes ou encore des électrochocs dans des cas plus rares.
Dans l’Union européenne, 2 % des personnes LGBT+ disent en avoir subi, et 5 % affirment avoir eu une proposition de conversion, selon un rapport du Conseil de l’Europe paru en 2023.
Dénoncées par plusieurs institutions internationales comme l’ONU, qui les assimilent à de la torture, et interdites dans plusieurs pays européens, dont la France depuis 2022, ces thérapies de conversion sont encore légales dans plusieurs pays européens, voire encouragées.
Face à ce constat, Matteo Garguilo, étudiant lyonnais de 21 ans, en a fait un combat personnel depuis plusieurs années. Alors qu'il était au lycée à Aix-en-Provence, il réalise un devoir d'espagnol et crée une affiche de campagne sur une ICE. Le thème : interdire les thérapies de conversion.
À peine quatre ans plus tard, il se retrouve en première ligne. Durant ses études supérieures, aidé d'un ami, Matteo crée l'association ACT pour disposer d'un cadre légal et lancer la procédure de l’ICE contre les thérapies de conversion dans l’UE. C'était le 17 mai 2024, à l’occasion de la Journée mondiale contre l’homophobie.
"Angèle et Hoshi ont reposté nos stories"
À l’époque, rien n’est gagné. L’association ne dispose d'aucun financement et compte une dizaine de membres, tous très jeunes. ”Au bout de 11 mois, on avait 250 000 signatures, donc on était loin du million nécessaire, se souvient-il. Puis, dix jours avant la date limite, on s’est mis en contact avec la page Instagram 'le coin des LGBT'."
À partir de là, "ça a explosé, poursuit-il. Plein de gens ont relayé l’info, Angèle et Hoshi ont reposté nos stories, des élus politiques nous ont relayés, d’abord ceux de gauche, puis du centre sur la toute fin". Parmi les ultimes soutiens, Emmanuel Macron et Gabriel Attal. "Ils ont été des soutiens non négligeables”, note Matteo.
“Il y a clairement eu une émulsion et un soutien populaire massif, tout le monde a partagé sur tous les réseaux sociaux ; on voit qu’ensemble, on peut faire de grandes choses”, conclut le jeune étudiant.
La veille de la date limite, le 16 mai 2025, l’initiative franchit le million de signatures. Parmi les quelque 600 000 soutiens de dernière minute, 450 000 sont français·e·s.
Au-delà de la France, l'initiative a dépassé les quotas nécessaires dans plusieurs pays où les thérapies de conversion ne sont pas interdites, comme la Croatie, la Finlande, l'Irlande ou encore les Pays-Bas. “On n'a pas validé les seuils pour la Pologne et la Lituanie qui sont des pays très concernés par ce problème”, nuance Matteo Garguilo.
Au total, 19 États membres n'ont pas interdit ou restreint ces pratiques.
En Pologne, ces pratiques sont encouragées par une grande partie de l’église polonaise. En 2020, l’Épiscopal polonais affirmait dans un document la nécessité de “créer des cliniques pour aider les personnes qui souhaitent retrouver leur santé sexuelle et leur orientation sexuelle naturelle”.

© ChatEurope
Un retour de la Commission européenne d'ici avril
Créées par le Traité de Lisbonne en 2009 et lancées en 2012, les initiatives citoyennes européennes permettent aux citoyens de demander à la Commission européenne de légiférer sur un sujet. À condition qu'elles obteniennent plus d’un million de signatures provenant d’au moins un quart des États membres, ce qui est le cas pour celle lancée par ACT.
Prochaine étape : les autorités des pays signataires doivent valider l'authenticité des soutiens d’ici à septembre. L'association de Matteo a ensuite trois mois pour l’envoyer à la Commission, elle-même chargée de fournir une réponse dans un délai de six mois. L’association espère une réponse en avril prochain.
Matteo et son association plaident pour une interdiction totale au niveau européen, sur le modèle de la France et du Portugal, et ainsi éviter des zones grises comme à Chypre, où les thérapies de conversion sont interdites sauf si cela entre en contradiction avec la “liberté de conscience”.
Leur souhait est également de limiter les délocalisations de ces pratiques vers d’autres pays de l’UE où les thérapies sont encore autorisées. “Quand il y a eu l’interdiction pour les mineurs en Allemagne en 2020, certains groupes religieux se sont juste déplacés en Autriche ou en Suisse-allemande, à seulement quelques kilomètres.”
“Toute l'extrême droite européenne s'est levée”
Parmi les soutiens politiques figure l'eurodéputée Melissa Camara, qui s'est mobilisée sur les réseaux sociaux pour soutenir l'ICE. “C’est l'un des grands combats à mener actuellement en Europe. Si on laisse ces pratiques de conversion exister, ça veut dire qu'on considère que l'homosexualité ou la transidentité sont des maladies, qu'il y a quelque chose à guérir”, a-t-elle déclaré.
La députée EELV estime également qu'il reste beaucoup à faire, même dans les pays où les thérapies de conversion ont été interdites : “Il y a encore des réseaux structurés, souterrains, partout où il y a des groupes anti-choix, partout où il y a des groupes anti-LGBT, c'est-à-dire partout dans l'Union européenne”.
Elle compte bien accompagner la procédure lors des prochaines étapes car elle sait qu’elle va devoir faire face à beaucoup de résistance de la frange la plus à droite du Parlement. “Il y a eu un amendement oral pour permettre d’examiner au plus vite cette ICE au Parlement", raconte-t-elle à ChatEurope qui rappelle qu'un amendement peut tomber si une majorité de députés décident de se lever. "Ce jour-là, toute l'extrême droite européenne s'est levée”, a-t-elle conclu.
Thaïs Chaigne