Sénatoriales: le RN débarque en force à la chambre haute

Le Rassemblement national frappe un grand coup: en formant un groupe parlementaire au Sénat pour la première fois dimanche, le parti lepéniste a obtenu un succès significatif en pleine campagne présidentielle, venant perturber la domination historique de la droite à la chambre haute.

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Les élections sénatoriales ont également été marquées par la première victoire d'un élu Insoumis.

Alpes-Maritimes, Bouches-du Rhône, Var, Vaucluse... Avec au moins 15 sièges acquis au parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella ou à leurs alliés de l'Union des droites pour la République (UDR), le RN a rempli son objectif.

"C'est une victoire historique et une étape majeure qui est franchie", a salué Marine Le Pen sur X, évoquant une "percée générale" qui confirme "l'accélération de l'implantation du Rassemblement national sur tout le territoire".

Une marche symbolique, mais pas que: elle sera synonyme de temps de parole accru, de moyens supplémentaires... et surtout de relais précieux pour la candidature de Marine Le Pen à l'Elysée. "C'est un coup d'accélérateur pour cette campagne présidentielle", a estimé le vice-président Sébastien Chenu.

Même s'il passe au second plan dans l'ombre de 2027, ce scrutin indirect, reflet des élections municipales, sera analysé avec soin par les états-majors des partis, à sept mois de la présidentielle.

LFI fait son entrée

Deux constats s'imposent notamment: l'implantation locale du RN est en nette progression, à l'image de scores parfois quintuplés par rapport au dernier scrutin en 2020 ; celle de La France insoumise reste faible, malgré l'élection du premier élu Insoumis dans le Rhône.

Alors qu'on le disait battu, le député LFI Gabriel Amard, par ailleurs gendre de Jean-Luc Mélenchon, a créé la surprise. "Gabriel Amard nous fait entrer au Sénat, en dépit de toutes les tentatives de barrage. Heureux augure pour 2027", a salué le leader du mouvement sur X.

La mainmise des Républicains sur l'hémicycle, avec leurs alliés centristes, n'est pas bouleversée par ce renouvellement de 178 sièges sur 348, pas plus que la réélection probable de Gérard Larcher (LR) à la présidence de l'institution, programmée jeudi.

Le Sénat restera "l'assemblée du débat apaisée, de la raison et de la réflexion", a réagi l'homme fort de la chambre haute, promettant de "permettre à chaque groupe d'exercer pleinement ses droits".

Mais l'érosion de LR (131 sièges avant le vote), qui pourrait perdre autour de sept sièges selon un décompte partiel réalisé par l'AFP, révèle un certain affaiblissement, alors que Bruno Retailleau - facilement réélu en Vendée - espère damer le pion aux candidats du bloc central en vue de la présidentielle.

"Pas de porosité"

LR doit-il s'attendre à des débauchages venus de l'extrême droite ? Le président du RN Jordan Bardella a réitéré sa volonté de "tendre la main aux patriotes sincères de LR" dimanche et l'UDR a déjà revendiqué le ralliement d'une sénatrice de l'Ain qui siégeait jusqu'à présent avec LR.

"Il n'y aura pas de porosité. Nous resterons sur notre ligne", a pour sa part martelé le chef du groupe LR Mathieu Darnaud, réélu confortablement en Ardèche.

Comme prévu, Les Républicains ont souffert dans la couronne méditerranéenne. L'UDR du nouveau maire de Nice Eric Ciotti a ainsi raflé deux sièges dans les Alpes-Maritimes, quand le RN en a pris deux dans le Var et deux autres dans les Bouches-du-Rhône, entre autres terres de conquête.

La députée RN Edwige Diaz a réussi son pari en Gironde, et passera du Palais Bourbon au Palais du Luxembourg. Pari perdu en revanche pour Marie-Caroline Le Pen, sœur de Marine Le Pen, battue logiquement dans la Sarthe.

A gauche, la présence quasi-systématique de listes LFI en concurrence avec les autres formations politiques a créé une certaine dispersion des voix, le Parti socialiste lui reprochant par exemple d'avoir empêché sa réélection dans la Creuse.

Avec 65 sièges avant le scrutin, le PS a perdu des plumes mais obtenu quelques gains inattendus, ce qui devrait lui permettre de demeurer la deuxième force du Sénat devant l'Union centriste (59 sièges).

Quant aux Écologistes, ils ont perdu un siège en Gironde et un en Alsace, conséquence logique de la bascule de Bordeaux et Strasbourg aux municipales.

Le parti Horizons d'Edouard Philippe, représenté notamment par le groupe des Indépendants, revendique désormais 20 sénateurs, soit une hausse de deux sièges. "Quand on est unis on gagne", a commenté le numéro 2 d'Horizons Christophe Béchu, dans une amicale pression vers M. Retailleau.

Alors qu'une incertitude planait sur l'avenir du groupe macroniste RDPI (19 membres), orphelin de son influent président François Patriat décédé cet été, son représentant Xavier Iacovelli a assuré qu'il se maintiendrait.

Le résultat du RN décortiqué

Porté par ses gains aux dernières municipales, le Rassemblement national était assuré de progresser aux élections sénatoriales. Le résultat dépasse les pronostics: fort d'au moins 15 élus avec ses alliés de l'UDR, le parti va pouvoir créer un groupe à la chambre haute du Parlement, à moins de sept mois de la présidentielle.

Preuve de l'importance que le RN porte à ces élections, Jordan Bardella était dimanche soir à La-Seyne-sur-Mer, aux côtés de son nouvel élu Franck Giletti. Le président du parti à la flamme s'est dit "ravi et enthousiaste" de cette "étape supplémentaire de l'enracinement" de sa formation politique.

OBJECTIF DÉPASSÉ

Le RN disposait déjà de trois sénateurs depuis les dernières sénatoriales en 2023. Il lui en manquait donc sept pour atteindre le seuil permettant de former un groupe.

Un objectif nettement dépassé, principalement grâce à ses gains dans le Sud, où les municipales de mars avaient été fructueuses pour l'extrême droite. Les résultats sont même au-dessus des espérances: deux sièges dans les Bouches-du-Rhône, deux autres dans le Var, un dans le Vaucluse, comme dans le Gard et l'Hérault. Sans oublier les deux élus UDR dans les Alpes-Maritimes, fief de l'allié Eric Ciotti, qui revendique aussi le ralliement d'une sénatrice sortante de l'Ain, qui siégeait chez LR.

Le RN parvient en outre à ravir un siège en Gironde, avec sa vice-présidente Edwige Diaz, et un autre plus inattendu en Seine-Maritime. La rançon d'un "vote caché" des maires sans étiquette, mais aussi d'élus de droite.

Ce que ne s'est pas privé de souligner M. Bardella: "Il est évident que beaucoup d'élus proches des Républicains ont voté pour le Rassemblement national. J'espère que ça annonce une recomposition future", a-t-il déclaré, réitérant comme à chaque succès électoral sa volonté de "tendre la main aux patriotes sincères".

Une stratégie que le parti entend aussi poursuivre pour étoffer son groupe au Sénat. Avant le scrutin, le directeur de campagne Ludovic Pajot n'excluait pas "d'attirer d'autres élus" et assurait que des discussions étaient engagées avec "des candidats implantés".

L'élu du Pas-de-Calais Christopher Szczurek avait également fait état de "contacts" avec des parlementaires de droite et du centre qui "pourraient (le) rallier".

LE DERNIER VERROU

Ces quatre dernières années, le RN a progressé à toutes les élections, pour mieux s'implanter dans les lieux de pouvoir: Parlement européen, Assemblée nationale, mairies.

Seul le Sénat avait jusqu'ici échappé à cette montée en puissance. Plus qu'une formalité, ce scrutin avait donc "valeur de test national", selon M. Pajot. D'autant plus qu'il s'agissait de la "dernière grande échéance" avant "la mère de toutes les batailles".

Marine Le Pen n'a pas dit le contraire en saluant "une victoire historique et une étape majeure", forcément positive pour sa quatrième campagne présidentielle. "Les résultats vont au-delà de ce que nous pouvions espérer, la percée est générale", s'est même félicitée la candidate RN à l'Elysée.

Enthousiasme relayé par la nouvelle sénatrice girondine, Edwige Diaz, qui évoque "une vague bleu marine de bon augure pour l'élection présidentielle" et considère qu'il n'y a "plus aucun plafond de verre qui tient".

PESER PLUS, GAGNER PLUS

Au-delà du symbole, obtenir un groupe au Sénat aura des conséquences très concrètes pour le RN. Sur le plan politique d'abord: "Ca nous donnera un temps de parole (dans l'hémicycle), un droit de tirage (pour créer une commission d'enquête par an), une place au bureau" de l'institution, énumère Mme Diaz.

Sans oublier la "niche" parlementaire, cette journée où un groupe a la main sur l'ordre du jour et peut inscrire les textes de son choix - atout non négligeable dans une campagne présidentielle.

En prime, se profile une influence nouvelle à exploiter, dans une chambre qui compte déjà huit groupes et où les équilibres vont forcément bouger. "Quand vous devenez un paramètre du nombre de voix, alors vous devenez un interlocuteur pour discuter", savoure d'avance un proche de Marine Le Pen.

Plus prosaïquement, plus d'élus "c'est aussi des moyens, des gens et des sous en plus", glisse ce cadre du parti. Non seulement chaque groupe reçoit une subvention du Sénat pour son fonctionnement interne, mais chaque sénateur dispose d'une enveloppe pour recruter jusqu'à cinq collaborateurs.

S'y ajoute l'aide publique de l'État aux partis politiques, qui augmente en partie avec le nombre de parlementaires. Au total, quelques centaines de milliers d'euros par an. Une manne "pas négligeable par les temps qui courent", reconnaît l'entourage de la candidate, qui peine toujours à trouver une banque pour financer sa campagne.