Pourquoi Emmanuel Macron plaide pour une dette commune européenne ?

Le président français Emmanuel Macron a relancé l’idée d’emprunts communs européens pour financer des investissements massifs, faute de quoi l'UE risque, selon lui, d'être "balayé" de plusieurs secteurs économiques stratégiques.

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Cette idée, défendue par la France depuis des années, est restée longtemps taboue - pour cause d’opposition des pays membres dits "frugaux", dont l’Allemagne, réticente encore aujoud’hui. Mais l'UE s'y est peu à peu convertie ces dernières années, que ce soit pour financer la relance post-Covid, le réarmement ou encore l'aide à l'Ukraine.

1.200 milliards d’euros par an

"C'est le moment pour l’UE de lancer une capacité commune d'endettement, à travers des eurobonds", a plaidé le président français dans une interview à plusieurs journaux européens. Ainsi n’hésite-t-il pas à employer un terme autrefois tabou en Europe, du fait de l'opposition frontale des pays attachés à l’orthodoxie budgétaire, comme l'Allemagne, la Finlande ou les Pays-Bas, à toute forme d'endettement commun.

M. Macron évalue les besoins d'investissements publics et privés dans l'UE à "quelque 1.200 milliards d'euros par an" en additionnant les nécessités dans "les technologies vertes et numériques" et "la défense et la sécurité".

Il a ensuite martelé son plaidoyer lors d’un sommet d’industriels européens à Anvers, en Belgique, le 11 février. "Si nous voulons investir suffisamment dans la défense et la sécurité spatiale, les technologies propres, l'intelligence artificielle et le quantique, transformer notre productivité et notre compétitivité, la seule solution est de recourir à l'émission d'une dette commune", a-t-il déclaré.

"Situations exceptionnelles"

Mais le chancelier allemand Friedrich Merz s'est prononcé le lendemain contre la levée d'une dette commune européenne, à l'issue de discussions sur le renforcement de la compétitivité européenne face aux menaces concomitantes de la Chine et des Etats-Unis.

"Nous avons contracté une dette européenne dans des situations exceptionnelles - mais c'étaient des situations exceptionnelles", a déclaré M. Merz après ces pourparlers dans un château du nord-est de la Belgique.

Les eurobonds avaient été proposés en 2010 lors de la crise de la zone euro mais rejetés à l'époque, car ils impliquaient une mise en commun des dettes nationales refusée catégoriquement par les pays dits "frugaux", dont les finances étaient les plus solides.

En 2020, l'idée est revenue sur le tapis via les "coronabonds", pour financer le soutien à l'économie européenne laminée par le Covid-19.

S'ils ont été écartés pour les mêmes raisons, les Européens ont décidé en juillet 2020 de recourir massivement à des emprunts de l’UE, politiquement moins controversés car adossés au budget européen, au lieu d'être à la charge des Etats membres.

Une méthode de plus en plus utilisée

"Aujourd'hui, plutôt que de parler d'eurobonds, on parle plutôt d'EU-bonds, donc des titres de dette émis par l'Union européenne, et c'est un mécanisme qui est de plus en plus standardisé, notamment depuis le programme NextGenerationEU", le plan de relance massif post-Covid lancé en 2021, explique à l'AFP l'économiste Nicolas Véron, cofondateur de l'institut bruxellois Bruegel.

Les 750 milliards d'euros de NextGenerationEU ont ainsi permis de financer la "facilité pour la reprise et la résilience" (RFF), des prêts et subventions pour la transition écologique ou numérique accordés aux Etats membres.

Les Européens ont aussi eu recours à des emprunts de l’UE pour le programme SAFE (150 milliards d'euros de prêts pour des projets de défense communs), adopté dans le cadre du plan de réarmement ReArm Europe annoncé l'an dernier.

Et fin 2025, les pays Européens se sont mis d'accord pour financer via le budget de l’UE un prêt de 90 milliards d'euros à l'Ukraine, faute de s'être entendus sur l'utilisation des avoirs russes gelés en Europe. Pour ce faire, l’UE va émettre des emprunts dont elle prendra les intérêts à sa charge.

A chaque fois, "la question, c'est comment est-ce que l'Union européenne garantit que ses titres vont être remboursés, donc peuvent bénéficier d'une bonne notation et de la confiance des investisseurs. C'est défini au cas par cas, mais jusqu'à présent, la technique qui a été utilisée, c'est d'utiliser le budget européen", et notamment les sommes non utilisées (le "headroom" dans le jargon de la Commission), explique M. Véron.

Des positions plus fluides

Depuis 2010, "les positions des Etats ont évolué et sont devenues beaucoup plus fluides", souligne l'économiste.

La France a vu ses finances se dégrader fortement, tandis que l'Allemagne s'est remise à emprunter massivement, et que des pays en quasi-faillite comme la Grèce ont redressé spectaculairement leurs finances.

Cela tend à rapprocher les Etats, d'autant qu'ils partagent le diagnostic d'un besoin massif d'investir pour éviter un décrochage de l'Europe face aux Etats-Unis et à la Chine, notamment dans l'intelligence artificielle, l'énergie et la défense.

Comme l'avait argumenté l'ex-président de la Banque centrale européenne Mario Draghi dans son rapport sur l'avenir de l’UE en 2024, cité à tout bout de champ par les dirigeants européens.

"Cela ne veut pas dire qu'il y a consensus pour le grand emprunt européen que le président Macron appelle de ses vœux, mais il faut reconnaître que la situation aujourd'hui est très ouverte", estime Nicolas Véron.

A Berlin, les propositions du président français ont cependant été accueillies avec de sérieuses réserves.

"Il n'est pas acceptable de réclamer plus d'argent sans engager les réformes", car "l'endettement européen n'est pas gratuit non plus", fait valoir une source gouvernementale allemande.