Législatives en France: le casse-tête des sondeurs face à la campagne éclair
Les sondeurs se retrouvent confrontés à la profonde complexité d'une campagne législative éclair, et reconnaissent combien il est difficile d'imaginer à quoi ressemblera l'hémicycle de l'Assemblée nationale après le 7 juillet
spinner.loading
spinner.loading
Paris - Prudence recommandée: après des estimations probantes aux européennes, les sondeurs se retrouvent confrontés à la profonde complexité d'une campagne législative éclair, et reconnaissent combien il est difficile d'imaginer à quoi ressemblera l'hémicycle de l'Assemblée nationale après le 7 juillet.
"Les législatives, c'est déjà difficile habituellement, mais là on n'a aucune référence, les cartes sont rebattues", souffle une salariée d'un grand institut à une douzaine de jours du premier tour.

Dans les départements opinion des entreprises de sondages et d'études marketing, certains ont été priés de décaler leurs congés, avec si nécessaire des remboursements de billets de train ou d'avion, raconte-t-elle.
"On perd un peu en temps de sommeil", glisse Jean-Daniel Levy, chez Harris Interactive. D'ordinaire, "les législatives sont les plus difficiles à appréhender avec 577 circonscriptions, soit 577 scrutins et leurs particularités locales", mais plus encore après cette dissolution surprise qui a tout bousculé.
Macronistes, Nouveau Front populaire et RN, "on nous annonce trois blocs mais, c'est beaucoup plus compliqué", souligne ainsi Mathieu Gallard, chez Ipsos. Chez LR, "c'est totalement chaotique", entre l'aile ralliée au RN, les LR indépendants ou ceux soutenus plus ou moins explicitement par la majorité présidentielle, relève-t-il.

L'hémicycle de l'Assemblée nationale à Paris Photo: AFP/Stéphane de Sakutin
Dans les enquêtes réalisées en général sur Internet sur des échantillons de plus de 1.000 personnes représentatifs de la population française, les sondeurs demandent à chaque "répondant" où il réside pour prendre en compte la configuration locale de sa circonscription. Une extrapolation a lieu ensuite pour établir des intentions de vote au niveau national.
Un sondage Ifop du 17 juin, mentionne ainsi avant le premier tour du 30 juin environ 33% d'intentions de vote pour le RN, en tête, dans le sillage des européennes, une légère dynamique pour les candidats de la coalition de gauche Nouveau Front populaire à 28%, et 18% pour la majorité présidentielle.
- "Fragiles" -
Mais ce sont moins ces chiffres globaux qui sont sujets à caution, que les projections en sièges dans l'hémicycle.
Avant le premier tour, l'exercice est quasiment impossible. "L'erreur est quasi certaine et on ne sait pas dans quel sens", sourit l'ancien sondeur Jérôme Sainte-Marie, désormais candidat RN dans les Hautes-Alpes.

Des bulletins de vote à livrer pour les prochaines élections législatives stockés dans un entrepôt près de Bordeaux, dans le sud-ouest de la France, le 24 juin 2024 Photo: AFP/Philippe Lopez
"Les élections de 2022 nous ont montré que les projections en sièges avant le premier tour sont extrêmement fragiles", convient aussi Mathieu Gallard (Ipsos). "C'est à partir du premier tour qu'on commencera à avoir un rapport de forces évolutif".
Aux législatives 2022, les instituts avaient surestimé le camp présidentiel et nettement sous-estimé le Rassemblement national. Avant le premier tour, les sondeurs donnaient aux troupes de Marine Le Pen de 15 à 35 sièges, puis entre 20 et 50 sièges à deux jours du second tour. Résultat ? 89 sièges pour le parti à la flamme, rompant ainsi avec la malédiction d'un mode de scrutin jugé jusqu'ici très défavorable à l'extrême droite.
Qu'en sera-t-il cette fois ? "La période est absolument inédite, il est quasiment impossible de saisir le paysage politique dans une semaine et demie", insiste le sociologue Hugo Touzet, spécialiste des sondages. "Si on fait les choses sérieusement, on se retrouve avec des fourchettes de plus ou moins 80 députés par bloc, c'est énorme", estime-t-il.

Chez Harris, le sondeur Jean-Daniel Levy évoque à ce stade auprès de l'AFP une "possible majorité absolue ou relative pour le RN", avec une "reconduction des comportements électoraux des européennes". Il mentionne aussi une "petite poussée" à gauche mais encore "très loin de susciter une bascule du Parlement", et un "sursaut de mobilisation" qui pourrait permettre au camp présidentiel d'éviter la déroute des européennes.
Mais prudence, souligne-t-il. "Les estimations du premier tour" à 20H00 "pourront assez vite être invalidées" dans l'entre-deux-tours, si après avoir "envoyé un message, l'électorat n'a pas envie que tout le pouvoir soit confié au RN".
Par Adrien de Calan. Infographies de Nalini Lepetit-Chella,Paz Pizarro, Sabrina Blanchard, Valentin Rakovsky, Laurence Saubadu