Comment Bruxelles compte-t-elle aider les agriculteurs face à la flambée des prix des engrais ?

L'Union européenne a promis d'apporter un "soutien exceptionnel" aux agriculteurs touchés par la flambée du prix des engrais, une crise qui s'est encore accentuée depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient.

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Quelle est l'ampleur de cette assistance ?

Cette aide de l'UE sera d'au moins 200 millions d'euros, a assuré le commissaire européen à l'Agriculture Christophe Hansen.

Mais "c'est le minimum", l'objectif est "d'au moins doubler ce montant", a-t-il affirmé, en espérant un feu vert des Etats et des eurodéputés en juin.

Pour mettre la pression, des organisations agricoles s'étaient rassemblées dès le matin devant le Parlement européen à Strasbourg, où l'UE a dévoilé ce plan.


Qu'en pensent les agriculteurs ?

"La Commission européenne ne comprend pas la gravité de la situation", a déclaré à l'AFP Francie Gorman, un représentant des agriculteurs irlandais.

"Les agriculteurs ne peuvent pas supporter ces prix à long terme. Et je pense que l'on va assister à une réduction de l'utilisation des engrais, ce qui entraînera une baisse directe des niveaux de production alimentaire", a-t-il mis en garde, aux côtés d'une centaine de manifestants.
 

Pourquoi le conflit au Moyen-Orient fait-il bondir les prix des engrais et du gazole ?

Le blocage persistant d'engrais dans le détroit d'Ormuz risque de provoquer d'ici "quelques semaines" une "crise humanitaire majeure", a déclaré le 11 mai le chef d'un groupe de travail de l'ONU chargé de libérer le passage de ces matières cruciales.

"Nous avons quelques semaines pour éviter ce qui sera probablement une crise humanitaire majeure. Nous pourrions assister à une crise qui plongera 45 millions de personnes supplémentaires dans la faim", a déclaré Jorge Moreira da Silva dans un entretien à l'AFP.
 

Avant le conflit au Moyen-Orient, 30% des engrais mondiaux transitaient par le détroit d'Ormuz, bloqué depuis plusieurs mois par l'Iran. Les exportations transportés habituellement par ce passage sont généralement destinées au Brésil, à la Chine, l'Inde et l'Afrique.

Il n'empêche que depuis fin février, le prix des fertilisants a bondi en Europe. Ceux à base d'azote coûtent autour de 500 euros la tonne désormais, contre quelque 380 euros l'hiver dernier.

A cela, s'ajoute l'envolée du coût du gazole pour les tracteurs, qui a poussé nombre d'Etats à sortir le carnet de chèques pour limiter la facture.

La Commission européenne se retrouve sous forte pression.

La guerre "a créé une prise de conscience de la nature stratégique du secteur des engrais", souligne Tiffanie Stephani, lobbyiste chez Yara, l'un des plus gros producteurs d'engrais en Europe.

Le plan d'action européen vise entre autres à soutenir les céréaliers, dans une situation particulièrement difficile. 

Gros consommateurs d'engrais, ils sont dans le rouge depuis trois ans à cause de l'effet combiné d'une récolte de blé catastrophique en 2024 et d'une année 2025 marquée par des engrais très chers et un prix du blé sous les 200 euros la tonne en France, du fait d'une concurrence internationale accrue.

Quels sont les remèdes proposés par Bruxelles ?

L'UE importe de 30 à 70% des engrais qu'elle consomme, selon le type de fertilisants.

Elle compte donc agir à plus long terme pour diversifier ses approvisionnements et augmenter la production européenne.

Bruxelles veut en outre alléger ses règles sur les nitrates pour autoriser les paysans à utiliser davantage de digestat, des résidus issus de la méthanisation des déchets organiques et utilisés comme alternative aux engrais chimiques.

Cet assouplissement inquiète les organisations environnementales, qui craignent des pollutions de l'eau.

Pour les engrais produits en Europe, la Commission envisage également des "flexibilités" sur sa tarification du carbone, à condition que l'industrie s'engage à se décarboner et à développer des engrais alternatifs.
 

Pourquoi ne pas suspendre la taxe carbone ?

Concernant les engrais importés, l'exécutif européen n'a en revanche pas l'intention de suspendre sa taxe carbone aux frontières (CBAM), en dépit des revendications des agriculteurs et de plusieurs pays, dont la France.

Suspendre ce mécanisme est "une fausse bonne idée", juge le commissaire Christophe Hansen, qui vante cet outil face à la "concurrence déloyale" de pays étrangers.

Remettre en cause cette taxe ouvrirait aussi une brèche pour les autres secteurs polluants concernés par ce dispositif comme l'acier, l'aluminium, le ciment, l'électricité et l'hydrogène. Et cela désavantagerait les fabricants européens, qui tentent d'augmenter leur production.

Les syndicats agricoles, qui militaient pour la suspension de cette taxe, ont fait part de leur "profonde déception". La Commission "observe et hésite là où elle devrait agir", a critiqué le Copa-Cogeca, le lobby agricole européen.

L'Union européenne ne reviendra pas non plus sur l'augmentation progressive des taxes sur les engrais russes et bélarusses, dont Bruxelles voudrait définitivement se passer, afin de priver Moscou de ressources qui financent sa guerre en Ukraine.


La crise profite-t-elle aux producteurs européens  d'engrais ?

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, les producteurs européens ne bénéficieront pas nécessairement de la hausse des prix. Ainsi, les responsables d'une usine chimique allemande, la SKW de Wittenberg, reconnaissent qu'elle tourne à plein régime, mais pas les profits, à cause de la crise énergétique due à la guerre. 

SKW, numéro un du secteur en Allemagne, n'est pas un "profiteur de guerre", dit son PDG, Carsten Franzke, s'attendant à dégager un bénéfice nul, car le gaz représente environ 80% des coûts de production, et son prix a doublé depuis le début du conflit le 28 février.