L'élan contrarié du Pacte vert de l'UE, devenu épouvantail politique

L'ambitieux "Pacte vert" de l'UE polarise les contestations, au risque d'enrayer la dynamique des réglementations environnementales après les élections de juin.

Bruxelles - Craintes sur l'impact socio-économique, colère agricole, appels à une "pause"... projet initialement fédérateur, l'ambitieux "Pacte vert" de l'UE polarise les contestations, au risque d'enrayer la dynamique des réglementations environnementales après les élections de juin.

"Le Pacte vert est notre nouvelle stratégie de croissance", lançait en 2019 Ursula von der Leyen, nommée présidente de la Commission, avant d'initier des dizaines de législations pour atteindre les nouveaux objectifs climatiques validés par les Vingt-Sept.

Cinq ans plus tard, le ton a changé: industriels et agriculteurs dénoncent le "fardeau" normatif, et des Etats, dont la France, ont réclamé une "pause" réglementaire.

"Ce backlash est centré sur le volet agricole. Ça n'a pas été vrai pour l'énergie, l'industrie, les transports", tempère Pascal Canfin, président (Renew, libéraux) de la commission Environnement au Parlement européen, déplorant "la stratégie de polarisation" de la droite.

Green 2.jpg

Nombre de textes du Pacte vert ont été adoptés: fin des voitures thermiques neuves en 2035, déforestation importée, taxe carbone aux frontières,  éco-conception...  

Mais tout s'est grippé l'an dernier avec des législations pour réduire les pesticides ou restaurer les écosystèmes, attaquées au nom de la sécurité alimentaire.

Sous pression des nationalistes et de l'extrême-droite, le PPE (droite), première force au Parlement européen, en fait un enjeu électoral.

"C'est facile de fixer des cibles, plus ardu de concrétiser la transition: l'UE ne doit ne pas inventer des instruments faisant des agriculteurs des ennemis du climat, et personne ne s'occupe des familles à faibles revenus qui travaillent dur et ont une vieille voiture", tance l'eurodéputé allemand PPE Peter Liese.

-"Dichotomie"-

"La crise climatique peut devenir une question identitaire, l'impression que soit vous vous occupez du climat, soit vous vous préoccupez d'économie, de viabilité des entreprises, des agriculteurs", observe Susi Dennison, du think-tank ECFR, notant une "fausse dichotomie" que le camp progressiste peine à contrer.

"Le Pacte vert n'est peut-être pas populaire électoralement, car les conservateurs tentent de tout mélanger, d'opposer l'industrie ou l'agriculture au climat, c'est irresponsable", estime de son côté Iratxe Garcia, présidente des sociaux-démocrates européens.

33WM8JU.jpg

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen lors du Sommet Pacte Vert, le 26 septembre 2023 à Prague, en République tchèque. Photo : Michal Cizek /AFP

"Il faut des outils d'accompagnement (social) efficaces, mais nous ne pouvons pas arrêter", souligne-t-elle, menaçant d'en faire une pierre d'achoppement dans les pourparlers post-scrutin pour soutenir la prochaine Commission.

Un Parlement fortement droitisé serait susceptible d'enrayer les législations environnementales nécessaires pour l'après-2030, voire de compliquer l'application des textes adoptés, dont certains comprennent des clauses de révision.

Ursula von der Leyen a déjà ouvert la porte à l'autorisation après 2035 de "carburants de synthèse" automobiles réclamés par Berlin.

"Symptomatique d'un tâtonnement idéologique", l'appel à "une pause" réglementaire "risque d'être instrumentalisé pour légitimer les attaques populistes consistant à déplacer le curseur du débat électoral sur le degré d'ambition du Pacte vert plutôt que sur sa mise en oeuvre et ses suites", avertit Phuc-Vinh Nguyen, de l'institut Jacques Delors.

- "Pacte industriel" -

"Bruxelles doit abandonner sa position extrémiste et idéologique: l'industrie et l'agriculture ne peuvent être pénalisées par des objectifs environnementaux inatteignables", martèle le vice-Premier ministre conservateur italien Antonio Tajani.

Bruxelles a renoncé à présenter une révision des règles encadrant les substances chimiques, et, face à la grogne agricole, n'en finit plus de proposer des flexibilités aux règles écologiques de la PAC.

34KV7XW.jpg

Des agriculteurs polonais brûlent un cercueil lors d'une manifestation contre les mesures climatiques de l'UE, le 6 mars 2024 à Varsovie  Photo : Wojtek Radwanski/AFP

Ursula von der Leyen, issue du PPE et candidate à sa succession, avait dès l'automne appelé à une nouvelle phase du Pacte vert axée sur la compétitivité.

La prochaine législature pourrait viser un plan de réindustrialisation qui complète le +Green Deal+, avec le potentiel de ramener investissements, usines et emplois et "mener la course dans l'industrie verte", estime Neil Makaroff, du think-tank Strategic Perspectives.

Un "Pacte industriel" réclamé par environ 600 entreprises signataires de la "déclaration d'Anvers", demandant des "mesures correctives" dans les réglementations pour "éliminer les incohérences, les complexités inutiles", en vue "de laisser les entrepreneurs prospérer pour trouver les meilleures solutions".

Les experts pointent surtout l'angle mort des investissements: le déficit des financements nécessaires pour atteindre l'objectif climatique 2030 est évalué par le think-tank I4CE à 406 milliards d'euros annuels.

Par Julien Girault. Infographie de Valentin Rakovsky et Paz Pizarro

Cet article a été rédigé dans le cadre d'un projet d’enquête conjointe à six agences de presse (AFP, AGERPRES, ANP, ANSA, DPA & TT) pour le site European Data News Hub. (EDNH)

Les six agences ont travaillé en étroite collaboration pour recueillir des informations sur les élections européennes précédentes, les principales préoccupations des électeurs et les règles électorales dans chacun des 27 États membres.

Chaque agence a également écrit son propre article pour accompagner le guide électoral, en examinant en profondeur une question-clé dans la période précédant le vote du 6 au 9 juin.