Hongrie : Peter Magyar détricote l’héritage de Viktor Orban
En deux mois écoulés depuis l'arrivée du conservateur pro-européen Peter Magyar à la tête du gouvernement hongrois, Budapest a lancé plusieurs actions destinées à effacer l’héritage de son prédécesseur nationaliste Viktor Orban, visant en premier lieu la réconciliation avec la Commission européenne et le dégel de milliards d’euros bloqués par Bruxelles.
spinner.loading
spinner.loading
Mesures anti-corruption pour débloquer des fonds européens
Les députés hongrois ont approuvé le 23 juin des mesures pour lutter contre la corruption, qui s'inscrivent dans la vaste offensive de réformes du nouveau Premier ministre et visent aussi à permettre au pays d'accéder aux milliards d'euros de fonds européens actuellement gelés.
L'Union européenne avait annoncé fin mai qu'elle allait débloquer plus de 16 milliards d'euros destinés à la Hongrie mais gelés en raison des atteintes à l'Etat de droit sous le gouvernement du Premier ministre nationaliste Viktor Orban, au pouvoir notamment de 2010 à 2026. A condition d'adopter les réformes nécessaires pour s'attaquer aux problèmes liés à la corruption et à l'Etat de droit.
Peter Magyar a promis un "changement de régime" après avoir délogé en avril Viktor Orban, au pouvoir depuis 16 ans.
La loi anti-corruption a été adoptée sans difficulté par 142 votes pour, 39 contre et 3 abstentions. Vainqueur des législatives du 12 avril, le parti Tisza du nouveau Premier ministre dispose de plus des deux tiers des sièges au Parlement, cela lui permet de modifier des lois clefs et d'amender la Constitution sans le soutien de l'opposition.
La loi élargit les pouvoirs juridiques de l'Autorité pour l'intégrité, l'organisme de lutte contre la corruption créé fin 2022 dans le cadre d'un précédent paquet de réformes imposé par l'UE mais resté une coquille vide.
En vertu des nouvelles dispositions, cet organisme contrôlera les déclarations de patrimoine, pourra demander des enquêtes anti‑corruption à la justice et suspendre des procédures de passation de marché afin de protéger les fonds européens.
En outre, le texte de loi prévoit des exigences de transparence plus strictes concernant la structure de propriété des fonds de capital‑investissement.
Il ordonne aussi la dissolution des fondations de gestion d'actifs d'intérêt public, les KEKVA, l'Etat récupérant les actifs transférés à ces entités sous le gouvernement Orban, estimés à un total de 8,5 milliards d'euros.
Le texte durcit aussi les règles relatives aux déclarations de patrimoine annuelles des responsables politiques, en sanctionnant pénalement les omissions délibérées.
Les fonds européens gelés - dans le cadre de différentes procédures intentées contre les politiques de Viktor Orban, concernant notamment les droits des personnes LGBT+ et des demandeurs d'asile, ainsi que des situations de conflits d'intérêts - représentent selon Peter Magyar environ 13% du budget de la Hongrie, de quoi aider son gouvernement à relancer une économie en berne.
Ils pourraient être accessibles d'ici à la fin de l'année si Budapest suit la feuille de route des réformes, selon des responsables européens.
Réforme des médias
Le Parlement doit également adopter un projet de loi visant à réformer les médias publics, largement subventionnés, et que Viktor Orban était accusé d'avoir transformés en organes de propagande.
Dans le cadre de cette refonte, une chaîne de télévision et une radio seront créées à partir des sociétés audiovisuelles publiques existantes, tandis que l'agence de presse MTI redeviendra une entité distincte à but non lucratif.
Selon les nouvelles règles, le Parlement allouera les budgets destinés aux nouvelles organisations, des montants qui devraient être inférieurs aux quelque 450 millions d'euros qui leur étaient destinés cette année.
Leurs directeurs actuels seront révoqués, le ministre de la Culture Zoltan Tarr en assurant la direction pendant une période transitoire, jusqu'à la nomination de nouveaux responsables sélectionnés via un appel à candidatures.
La procédure accélérée adoptée pour ces textes, ainsi que d'autres ces dernières semaines, a suscité des comparaisons critiques avec les pratiques du précédent gouvernement.
Les députés ont voté une modification des règles de procédure, relevant temporairement le plafond des délibérations en urgence et des procédures exceptionnelles jusqu'à la fin de l’année.
Liberté retrouvée pour les milieux LGBT+
Des dizaines de milliers de personnes ont défilé le 27 juin pour la marche des fiertés malgré la canicule, fêtant la liberté retrouvée de se rassembler ainsi que le départ du pouvoir de Viktor Orban qui a multiplié les politiques anti-LGBT+.
L'an dernier, alors qu'elle avait été interdite, plus de 200.000 personnes avaient pris part à la marche en signe de défi, soit bien plus que lors des précédentes éditions où quelque 35.000 participants avaient défilé.
Selon un journaliste de l'AFP sur place, le nombre de participants était moindre cette année qu'en 2025 mais plus élevé que les éditions précédentes.
La justice hongroise a abandonné le 4 juin les poursuites à l'encontre des organisateurs, dont le maire de Budapest, des deux Marches des fiertés l'année dernière malgré leur interdiction ordonnée par le Premier ministre nationaliste Viktor Orban, battu aux dernières élections.
En avril, la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) avait jugé que la loi hongroise anti-LGBT+ de 2021, amendée en 2025, qui prohibe l'évocation de l'homosexualité ainsi que du changement de genre auprès des mineurs et qui avait servi de fondement à l'interdiction de l'événement, était contraire au droit de l'UE.
Cette interdiction ayant été fondée sur "une disposition par la suite jugée non conforme au droit de l'UE, les faits décrits dans l'acte d'accusation ne constituent plus une infraction pénale", a déclaré le parquet hongrois dans un communiqué.
Conséquence, les charges retenues contre le maire écologiste de Budapest Gergely Karacsony et contre le militant Geza Buzas-Habel, organisateur en 2025 de la seule Marche des fiertés hors de la capitale, dans la ville universitaire de Pecs (sud), ont été abandonnées.
Fin mai, la police hongroise avait de son côté déclaré qu'elle ne voyait désormais plus aucune raison d'interdire son organisation prévue cette année à Budapest pour le 27 juin.
Veto levé aux négociations d'adhésion avec l'Ukraine
Le changement à Budapest a eu également d’importants effets à l’international.
L'Union européenne a annoncé le 12 juin qu'elle reprendrait formellement les négociations avec l'Ukraine en vue de son adhésion, grâce à la levée du veto hongrois.
"Tous les Etats membres ont convenu d'ouvrir le premier +cluster+ de négociations d'adhésion avec l'Ukraine et la Moldavie", ont annoncé conjointement le président du Conseil de l'UE, Antonio Costa, et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen.
Ce premier groupe de sujets de négociations - un "cluster" en jargon bruxellois - portera sur les valeurs et les principes fondamentaux que les deux pays devront respecter, en vue d'intégrer un jour l'UE.
La Hongrie de Viktor Orban, hostile à l’adhésion de l’Ukraine, avait mis son veto à la poursuite du processus de discussions, pourtant entamé officiellement en 2024, dans la foulée de l'invasion du pays par la Russie début 2022. Ce blocage a été finalement levé après la lourde défaite électorale de Viktor Orban en avril.
Le nouveau Premier ministre Peter Magyar s'était félicité début juin d'avoir obtenu un "accord historique" avec Kiev sur les droits de la minorité hongroise vivant en Ukraine, pomme de discorde depuis des années entre les deux pays.
"L'Ukraine s'étant engagée à mettre en oeuvre cet accord historique (...), la Hongrie a consenti à l'ouverture du premier cluster de négociations", a souligné le nouveau dirigeant hongrois dans une vidéo diffusée sur Facebook.
L'Ukraine fait cependant face à un long chemin pour parvenir à intégrer un jour l'UE.
"L'ouverture des négociations sur un premier groupe de sujets n'est que la première étape d'un processus long et complexe", a d'ailleurs mis en garde Peter Magyar.
Relance du groupe de Visegrád, après raccommodement avec Varsovie
Peter Magyar a affiché une nouvelle fois son ambition de redonner "une voix forte" aux pays d'Europe centrale réunis au sein du groupe de Visegrád, une alliance informelle réunissant son pays, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie.
"Nous représenterons ensemble l'Europe centrale" à Bruxelles et ailleurs, a-t-il déclaré le 23 juin lors d'une conférence de presse aux côtés de ses homologues Donald Tusk, Andrej Babis et Robert Fico au palais Grassalkovich, près de Budapest.
Après la perte d'influence de ce groupe, aussi appelé V4, liée aux tensions entre la Hongrie de l'ancien Premier ministre nationaliste Viktor Orban et la Pologne, Peter Magyar a annoncé qu'il avait été convenu de reprendre des consultations régulières avant les sommets de l'UE.
Le Premier ministre slovaque Robert Fico, dont le pays prendra la présidence du groupe à compter du 1er juillet, a affirmé de son côté ne pas vouloir "être simplement l'objet de décisions prises par d'autres, notamment par le Conseil européen et les autres institutions européennes".
"Nous voulons être les co-créateurs de ces décisions, nous voulons être très actifs", a-t-il affirmé.
Le Premier ministre polonais Donald Tusk a de son côté estimé que le groupe du V4 peut devenir "une grande puissance" à condition que ses membres retrouvent un esprit de loyauté mutuelle, et a affirmé qu'il pouvait donner "un rayon d'espoir" aux pays cherchant à adhérer à l'UE.
La réconciliation avec Varsovie a été une des priorités de Magyar qui avait choisi la Pologne pour sa première visite à l’étranger, le 20 mai.
Les deux pays défendront désormais ensemble à Bruxelles leurs intérêts communs, après la chute de Viktor Orban, a déclaré le Premier ministre polonais en accueillant son homologue hongrois Peter Magyar qui a choisi Varsovie pour sa première visite à l'étranger.
"Par notre travail au quotidien, nous montrerons que la Hongrie et la Pologne ne font qu'un (...), elles travailleront ensemble à Bruxelles sur les questions géopolitiques et pour défendre nos différents intérêts communs, car nous n'avons pratiquement que des intérêts communs", a déclaré Donald Tusk, lors d'une conférence de presse commune.
Les relations entre les deux capitales avaient été exécrables depuis les législatives polonaises de 2023 qui ont permis la formation d'un exécutif centriste et pro-européen dirigé par Donald Tusk, fervent allié de Kiev.