Quand la France aura-t-elle un budget ?
Le gouvernement français de Sébastien Lecornu vient d'échapper à la censure. Mais le spectre de l'instabilité politique, qui inquiète les partenaires européens de la France, n'est pas dissipé à quelques jours de l'ouverture d'un débat budgétaire qui s'annonce épique au Parlement.
Les deux motions de censure, déposées par la gauche radicale et l'extrême droite, ont échoué le 16 octobre à faire chuter le nouveau gouvernement Lecornu, tout juste nommé.
Après des semaines de crise et la démission surprise de son premier gouvernement le 6 octobre, 14 heures seulement après sa constitution, le Premier ministre français avait levé la menace d'un renversement en annonçant le 14 octobre la suspension, jusqu'à l'élection présidentielle de 2027, de l'impopulaire réforme des retraites.
Cette suspension de la mesure emblématique de la présidence Macron, passée sans vote au parlement en 2023 malgré des mois de manifestations, avait été exigée par les socialistes pour ne pas voter la censure.
Ce cap franchi, le chemin ne s'annonce pas moins étroit pour le gouvernement et le spectre de l'instabilité, qui plane sur la France depuis la dissolution de l'Assemblée nationale en 2024 par Emmanuel Macron, n'est pas dissipé.
Champ de bataille permanent
Fragmentée en trois blocs (gauche, centre droit, extrême droite) et sans aucune majorité nette, l'Assemblée va entamer sous peu le débat sur le budget en vue de son adoption avant le 31 décembre.
Mais le Parlement va entrer en terrain inconnu avec la promesse de Sébastien Lecornu de ne pas recourir à l'article 49.3 de la Constitution, procédure qui permet l'adoption d'un texte sans vote et grâce à laquelle tous les budgets ont été adoptés depuis 2022.
Cette mise en retrait de l'exécutif va faire de l'Assemblée un champ de bataille permanent, où la volonté affichée par le Premier ministre de négocier des compromis pourrait se heurter à la tentation de l'opposition d'enliser les débats.
S'ils se félicitent de leur "victoire" sur les retraites, les socialistes entendent pour leur part mener bataille sur toute une série de mesures fiscales, sociales ou touchant à la santé. "Nous sommes capables de faire des compromis" mais "nous sommes capables de renverser un gouvernement", a prévenu le patron des députés PS, Boris Vallaud.
Respect des engagements européens
En déplacement à Washington pour participer aux réunions annuelles du FMI et de la Banque mondiale, le Commissaire européen à l'Economie Valdis Dombrovskis a indiqué le 15 octobre attendre de la France "des mesures pour respecter ses engagements" budgétaires après l'annonce de la suspension de la réforme des retraites dont les "implications budgétaires" sont "importantes".
Selon le gouvernement français, le coût de cette décision est estimé à 400 millions d'euros en 2026 et 1,8 milliard en 2027.
"Nous savons que le gouvernement travaille pour s'assurer de respecter la trajectoire budgétaire" prévue pour 2026 "mais nous avons besoin de voir des propositions concrètes et de connaître l'ensemble des implications budgétaires", a insisté le commissaire européen.
Soulignant "l'incertitude (...) élevée" pesant sur les finances publiques, l'agence de notation S&P a abaissé d'un cran la note de la France à A+ le 17 octobre.
Le projet de budget dévoilé par le gouvernement prévoit un effort budgétaire pour 2026 d'une trentaine de milliards d'euros, dont 14 milliards d'euros de nouveaux prélèvements obligatoires.
L'objectif est de ramener le déficit public de 5,4% du produit intérieur brut (PIB) en 2025 à 4,7% en 2026.
Sébastien Lecornu a toutefois reconnu que ce projet de budget était "une copie de départ" ouverte à "négociation" avec le Parlement.
Mais le Premier ministre s'est toutefois posé en "garant" du retour du déficit sous la cible fixée par Bruxelles de 3% en 2029, un niveau permettant de stabiliser la dette, et a insisté sur le fait que l'objectif 2026 devrait "être à moins de 5% à la fin de la discussion" sur le budget au Parlement.
Deuxième économie de la zone euro, la France affiche une dette de 3.400 milliards d'euros, représentant 115,6% du PIB. Elle est troisième sur le podium des pays de la zone euro les plus endettés, derrière la Grèce et l'Italie.
Une situation financière qui, couplée à l'instabilité politique chronique depuis la dissolution de l'Assemblée en 2024, préoccupent les capitales européennes.
"Depuis des semaines, le drame politique français inquiète les partenaires de l'Union européenne ainsi que les créanciers du pays", a noté l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, après la reconduction de Sébastien Lecornu. "Le pays semble ingouvernable, la dette publique augmente sans frein, et l'économie souffre".