Faut-il vraiment interdire les réseaux sociaux aux jeunes ?

Plusieurs pays européens réfléchissent à restreindre, voire interdire, l’accès des jeunes aux réseaux sociaux, car ces plateformes auraient un impact sur leur santé mentale. Mais l’interdiction est-elle l’unique solution ? Décryptage.

spinner.loading

spinner.loading

 

En décembre 2025, l’Australie est devenue le premier pays au monde à interdire les réseaux sociaux aux adolescents de moins de 16 ans. Depuis, de nombreux pays européens ont exprimé leur intention de mettre en place des lois similaires, comme l’Allemagne, l’Autriche, la Slovénie, la Suède, la Lituanie, la Pologne, le Danemark, l’Espagne, la Grèce, l’Italie ou encore le Portugal. En France, le gouvernement voudrait interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans dès la rentrée de septembre 2026.

L’argument en faveur d’une interdiction semble, de prime abord, assez évident. Les réseaux sociaux exposent les adolescents à des contenus violents ou inappropriés, les rendent particulièrement vulnérables au cyberharcèlement et peuvent contribuer à l’apparition de troubles du sommeil. Dans ce contexte, limiter voire supprimer leur accès pourrait apparaître comme une mesure de protection logique.

Mais, en y regardant de plus près, la réponse est loin d’être évidente. Pour mieux comprendre les enjeux, nous avons contacté le chercheur allemand Tobias Dienlin, qui enseigne la psychologie des médias à l’université de Zurich, en Suisse, et dont le travail porte notamment sur l’impact des réseaux sociaux sur notre bien-être.

“Ceux qui utilisent davantage les réseaux sociaux déclarent des niveaux de bien-être plus faibles”

Il nous a parlé d’une étude menée actuellement en Autriche auprès de plus de 20 000 adolescents. “Cette étude a montré une corrélation importante entre l'utilisation des réseaux sociaux et les deux types de bien-être, à savoir la satisfaction dans la vie et les symptômes dépressifs”, explique-t-il. “Cela signifie que ceux qui utilisent davantage les réseaux sociaux déclarent des niveaux de bien-être plus faibles.”

S’il n’y a donc pas de preuves, à ce stade, que les réseaux sociaux ont des effets négatifs sur le bien-être des jeunes, il y a bien une corrélation entre l’utilisation des réseaux sociaux et le mal-être. En clair, les jeunes qui utilisent les réseaux sociaux sont plus malheureux que ceux qui n’en utilisent pas. Est-ce uniquement à cause des réseaux sociaux ? Pour le moment, il est trop tôt pour le savoir. Il faut donc nuancer le débat, explique Tobias Dienlin, car il pourrait y avoir plusieurs facteurs, ou bien les jeunes pourraient utiliser les réseaux sociaux justement parce qu’ils ne se sentent pas bien.

Par ailleurs, il faut préciser que lorsqu'on parle ici des réseaux sociaux, on parle d’applications centrées sur la diffusion de contenus publics, comme Instagram ou TikTok, et non les applications de messagerie instantanée comme Whatsapp. Car, selon l’étude, “ce type de réseaux sociaux qui concerne davantage la connexion, la communication active et l'envoi de SMS à des amis ne présente pas vraiment d'effets négatifs pertinents,” précise Tobis Dienlin. Ces résultats plaident donc pour une vigilance accrue vis-à-vis de certains usages des réseaux sociaux, sans pour autant remettre en cause tous les outils numériques.

“Il est tout aussi important, voire essentiel, de promouvoir l'éducation aux médias”

Face à ces premiers constats, Tobias Dienlin reconnaît qu’une interdiction pourrait avoir des effets positifs, mais insiste sur le fait qu’elle ne peut constituer une réponse unique. “Même si cela peut faire sens d'interdire l'accès aux réseaux sociaux, en particulier aux jeunes utilisateurs, je pense qu'il est tout aussi important, voire essentiel, de sensibiliser, de promouvoir l'éducation aux médias, d'aider les gens à naviguer dans ces espaces et d’améliorer notre manière d’utiliser ces espaces.”

L’éducation aux réseaux sociaux est justement une piste de plus en plus explorée en Europe. En France, par exemple, certains établissements scolaires expérimentent déjà des dispositifs concrets. Nous nous sommes rendus dans un collège de Besançon, où des enseignants organisent des ateliers pour sensibiliser les élèves à une utilisation plus saine des réseaux sociaux. Et les résultats sont très prometteurs. Nous avons réalisé un reportage vidéo sur le sujet, à voir ici.

“Les réseaux sociaux ne doivent pas nécessairement être tels qu'ils sont”

Pour autant, prévient Tobias Dienlin, ces initiatives, aussi utiles soient-elles, doivent s’accompagner d’une réflexion sur le fonctionnement même des plateformes. Sinon, “cela reviendrait à transférer toute la responsabilité à l'utilisateur, qui devrait alors s'imposer des limites, alors que les réseaux sociaux, eux, peuvent être aussi addictifs qu'ils le souhaitent”. Pour le chercheur, “les réseaux sociaux ne doivent pas nécessairement être tels qu'ils sont. Nous pouvons les rendre meilleurs”.

Et, selon Tobias Dienlin, l’Union européenne a un rôle à jouer. “Je dirais que l'UE est peut-être le seul acteur qui a le pouvoir, ou le levier, pour exercer cette pression sur les entreprises américaines, car cela ne viendra certainement pas des États-Unis.”

Pour mieux comprendre le sujet, regardez notre vidéo en début d’article.

Justine Hagard