Face à Moscou, la proposition française de dissuasion "avancée" gagne du terrain en Europe

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La Finlande rejoint le club, l'Estonie y réfléchit... L'offre d'Emmanuel Macron de dissuasion nucléaire "avancée" séduit un nombre croissant de partenaires européens, alors que l'UE est menacée par Moscou et houspillée par Washington.

- Qu'est-ce que la dissuasion avancée ?

A la tête du seul pays européen doté de l'arme atomique avec le Royaume-Uni, le président français a annoncé le 2 mars son initiative de dissuasion "avancée". 

Celle-ci vise à associer les Etats européens volontaires à travers des exercices et des consultations stratégiques, mais sans aucun partage de la décision d'emploi de l'arme nucléaire, qui reste "l'apanage exclusif du président de la République", selon le ministère des Armées, pour qui il s'agit d'une "démarche progressive". 

Elle prévoit notamment le déploiement "de circonstance" d'avions Rafale des forces stratégiques sur le territoire d'un partenaire.

Huit Etats (Royaume-Uni, Allemagne, Pologne, Pays-Bas, Belgique, Grèce, Suède, Danemark) y ont immédiatement adhéré et ont depuis été rejoints par la Norvège et la Finlande. La Lituanie et l'Estonie, autres pays frontaliers de la Russie, envisagent de s'y joindre.

C'est avec l'Allemagne que la coopération est la plus avancée avec la mise en place d'un "groupe de pilotage nucléaire" conjoint et la participation prévue cette année de forces conventionnelles allemandes à un exercice nucléaire français. 

Cet attrait pour la proposition française d'Européens inquiets de la menace russe irrite Moscou, qui juge l'initiative "imprudente" et estime qu'elle "crée des risques" pour la Russie.

- Qu'est-ce que ça change en Europe ?

Le dialogue stratégique est articulé autour d'une certitude et plusieurs ambiguïtés: il faut que chaque puissance nucléaire ait la certitude que le pays d'en face a des armes crédibles et qu'il n'hésitera pas à s'en servir le cas échéant; les ambiguïtés portent, elles, sur ce qui déclenchera la frappe. 

La France a théorisé cela autour de la notion de ses intérêts vitaux. Les attaquer peut déclencher le feu nucléaire. Même si les présidents successifs ont souligné la dimension européenne de ces intérêts vitaux, ils ne sont jamais définis, pour compliquer les calculs de l'adversaire.

La dissuasion "avancée" vient accentuer cette incertitude pour l'adversaire et en même temps, implique les partenaires plus profondément dans une démarche de sécurité européenne autour de la dissuasion.

Face à une Russie de plus en plus agressive, de nombreux Européens estiment pertinent de s'engager dans cette voie.

"Si les Etats-Unis ont clairement réaffirmé leur engagement à maintenir leur parapluie nucléaire sur l'Europe, les projets de retrait de forces conventionnelles américaines du continent ainsi que les menaces directes pesant sur la souveraineté des alliés européens ont ébranlé les fondements politiques essentiels sur lesquels repose une dissuasion élargie (offerte par les Etats-Unis, ndlr) crédible", résume une note du centre de recherche britannique Rusi.

- La question de l'"épaulement"

Pour éviter d'arriver au seuil nucléaire, les belligérants font la guerre en contournant le bouclier de la dissuasion. Ces dernières années, le territoire de plusieurs puissances nucléaires a été attaqué: Russie, Inde, Pakistan et Israël.

Pour avoir une protection efficace, un belligérant doit donc disposer de plusieurs barreaux non nucléaires sur l'échelle de l'escalade, afin d'éviter le piège du "tout ou rien", l'apocalypse nucléaire ou la défaite.

C'est là que se pose la question de l'épaulement, la capacité militaire conventionnelle qui sous-tend l'édifice nucléaire.

"Une dissuasion efficace nécessite une solide composante militaire conventionnelle, capable de répondre à une agression sans entraîner une escalade vers l'arme nucléaire", rappelle le centre britannique Chatham House, et dans ce domaine, "l'Europe dispose encore de stocks de munitions limités, de systèmes de défense aérienne et antimissile insuffisants, ainsi que de capacités logistiques restreintes qui entravent les déploiements militaires de grande envergure".

- Quelles limites au modèle?

Les Etats partenaires, qui disposent déjà du parapluie nucléaire américain, voient dans l'offre française un possible complément mais en aucun cas un substitut à la dissuasion élargie américaine. 

Tout d'abord parce que l'outil reste exclusivement français et n'offre aucune garantie: "la France ne s'accordera pas avec ses alliés sur une définition commune des intérêts vitaux pouvant conduire à l'emploi de l'arme nucléaire, et ne les associera ni à la planification nucléaire ni à l'autorité de lancement", pointe Jyri Lavikainen, chercheur à l'Institut finlandais des affaires internationales (FIIA).

Ensuite, parce que l'arsenal français -290 têtes actuellement mais amené à augmenter- reste limité, comme celui des Britanniques. 

Cela "restreint fortement leur capacité à étendre la dissuasion à leurs alliés et à rendre crédible l'idée que Londres ou Paris seraient prêts à accepter un risque d'escalade nucléaire face à toute menace qui ne serait pas existentielle pour leur survie ou leur mode de vie", juge le RUSI. 

La pérennité de l'initiative française suscite également des interrogations. Pour Artur Kacprzyk, chercheur au PISM polonais, "il n'est pas clair (...) si le successeur de Macron, après l'élection (présidentielle) d'avril 2027, sera disposé à mettre en oeuvre ce concept".