En Bulgarie, l'effet Schengen joue à plein
Dans la ville de Roussé, on se frotte les mains: depuis l'entrée de la Bulgarie dans l'espace Schengen début janvier, les Roumains affluent et redonnent vie à cette "petite Vienne" blottie sur les rives du Danube.
"Avec Schengen c'est plus rapide: plus besoin de faire la queue pour qu'on vérifie nos papiers", se félicite Christian, voix rauque et lunettes noires, appuyé contre sa Mustang décapotable rutilante.
Cet homme de 60 ans, qui n'a pas donné son nom de famille, vient spécialement de Bucarest, à 75 km de là, pour s'approvisionner en cigarettes ou parfums "moins chers" que dans son pays.

Après 13 ans dans l'antichambre de Schengen, la Roumanie et la Bulgarie sont désormais membres à part entière de l'espace de libre circulation, sur route comme dans les airs.
Les contrôles ont été levés au poste-frontière de Roussé et le flot des voitures immatriculées en Roumanie, gagnant cette ville de 125.000 habitants à l'architecture hétéroclite, ne s'arrête pas.
S'y mêlent des usines de l'époque communiste, des barres d'immeubles en béton encore nommées "Lénine" et des bâtiments de style néo-baroque.
Menus en roumain
Au cours des trois premiers mois de l'année, le trafic entre la Roumanie et la Bulgarie a fortement augmenté. Quelque 160.000 voitures ont traversé la frontière, contre 128.000 sur la même période en 2024, selon l'Agence roumaine de gestion des routes.
Dans les boutiques et restaurants pleins à craquer, on entend parler roumain, les vendeurs maîtrisent la langue du pays voisin et les menus ont été traduits.
"Notre entrée dans Schengen a eu un impact positif sur notre ville, il y a beaucoup plus de touristes", confirme Todor Ratsov, patron d'un établissement situé sur la place centrale, où il n'est pas rare d'attendre une heure ou plus pour trouver une table le week-end.
Originaire de Giurgiu, située juste de l'autre côté du Danube, Claudia Badarau et son compagnon Bogdan prennent leur mal en patience. "Nous aimons vraiment cet endroit, c'est l'un de nos restaurants préférés", confie l'institutrice de 43 ans.
A une quinzaine de minutes de Roussé, le monastère de Bassarabovo, creusé à flanc de falaise, fait lui aussi le plein de visiteurs. Les reliques du berger éponyme reposent à Bucarest et c'est une destination prisée des pèlerins roumains.
Sous les icônes orthodoxes et dans les boîtes de dons, des billets en lei, la monnaie roumaine, s'accumulent désormais.
L'abbé Aleko constate "une nette hausse" du nombre de visiteurs. "Quand ils passent par Roussé, ils ne manquent jamais de venir allumer une bougie et prier".
Des transporteurs routiers ravis
Un escalier façonné dans la roche mène jusqu'à la grotte où saint Dimitar vivait en ermite.
Une famille roumaine profite de la quiétude des lieux. "C'est tellement plus facile maintenant de traverser la frontière. Les prix sont ici plus accessibles et les Bulgares sont un peuple très accueillant", dit la traductrice sexagénaire Oana Manulescu dans un sourire.
Créé en 1985, l'espace Schengen comprend désormais 25 des 27 pays membres de l'UE ainsi que leurs voisins associés que sont la Suisse, la Norvège, l'Islande et le Liechtenstein.
Plus de 400 millions de personnes peuvent en principe y circuler sans être soumises à des contrôles.
L'adhésion de la Bulgarie avait suscité des inquiétudes, notamment en Autriche, sur un possible afflux de migrants, que Sofia a tenté d'apaiser en renforçant la surveillance de la frontière bulgaro-turque, devenue la frontière extérieure de Schengen.
Si d'importants bénéfices économiques sont attendus, il est encore difficile de les mesurer. "L'effet touristique" saute aux yeux, commente pour l'AFP l'économiste Adrian Nikolov, mais il évoque d'importants avantages aussi pour les transporteurs routiers des deux côtés de la frontière.
En Roumanie, la fédération du secteur salue le temps gagné, "deux à trois heures en moyenne" par cargaison. "Cela signifie plus de marchandises transportées et plus d'argent", résume un représentant.
Par Rossen Bossev