Elections municipales: la France veut faire barrage aux ingérences étrangères

Faux sites de médias régionaux, photos créées par l’IA : les autorités françaises s'attendent à ce que les élections municipales des 15 et 22 mars soient la cible d'ingérences numériques étrangères.

Tant Paris que Bruxelles sont résolus à faire barrage à ce genre d’opérations de déstabilisation, dénoncées par l’UE comme un danger pour la démocratie et attribuées le plus souvent à la Russie, comme lors de scrutins récents en Roumanie ou en Moldavie. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en 2025, certaines démarches de l’administration américaine peuvent être également perçues comme des tentatives d’influencer des électeurs européens.

Quarante-neuf millions d’électeurs, Français et ressortissants de l’UE, sont appelés aux urnes pour choisir les conseils municipaux de près de 35.000 communes à travers le pays. Les municipales sont considérées comme une étape importante à un an de l’élection présidentielle alors que l’extrême droite est actuellement en tête des sondages.


Que fait la France pour endiguer les ingérences étrangères ?

Si aucun cas concret d’interférence en lien direct avec ce scrutin local n'a encore été détectée, les autorités gardent un œil vigilant. Fin 2025, elles ont reçu tous les partis politiques, afin de les sensibiliser à ce risque.

L'Etat a aussi annoncé la création d'un "réseau de coordination et de protection des élections", réunissant notamment Viginum, le service chargé de la lutte contre les déstabilisations en ligne, et l'Arcom, le régulateur des médias, qui sera présidé par le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) Nicolas Roche.

Il se réunira et communiquera publiquement chaque semaine sur les éventuelles tentatives de déstabilisation.

Depuis 2014-2015, "pas un scrutin majeur dans un pays démocratique n'a été épargné" par les ingérences numériques étrangères, souligne Marc-Antoine Brillant, le responsable de Viginum.

Quels sont les buts et les méthodes des auteurs d’ingérences ?

Leur objectif est "d'influer sur l'ordre public de notre société et d'en déstabiliser les repères", rappelle la procureure de Paris, Laure Beccuau, dont le parquet est chargé des enquêtes sur les ingérences : "Forcément, tout contexte électoral peut être facilitateur".

En 2024, année des élections européennes et législatives en France, 25 tentatives d'ingérences numériques étrangères avaient été détectées par Viginum. Mais, "dans la très grande majorité des cas, elles n'ont pas eu de visibilité, donc pas d'effet sur le débat public", précise Marc-Antoine Brillant.

Une élection comme les municipales "complique la tâche" des organismes chargés de combattre les ingérences car c’est un scrutin "très déconcentré", avec des enjeux et des candidats "très locaux qui ne sont pas forcément suivis au niveau national", explique une source sécuritaire, ajoutant que les territoires ultramarins sont "plus vulnérables" que d'autres communes.

Les élections locales sont aussi plus faciles à influencer qu'un scrutin national, car moins de voix sont nécessaires pour faire pencher la balance.

Au-delà des enjeux strictement électoraux, la campagne pourrait également être utilisée pour influencer le débat public et préparer le terrain idéologique dans la perspective de la présidentielle de 2027.

Les acteurs malveillants vont ainsi s'emparer de sujets susceptibles de polariser le débat électoral, "politiques publiques, place des minorités, violences policières, débats religieux", et les amplifier à l'aide de faux comptes relais, pointe Viginum.

Cet organisme évoque aussi, parmi les stratégies de manipulations employées, la volonté de nuire à la réputation de candidats ou de partis ou de décrédibiliser le processus électoral.


Qui sont les forces derrière ces opérations ?

En premier lieu, la Russie et ses alliés, à qui ont été attribués de nombreuses opérations d'ingérences numériques et physiques ces dernières années, en France comme dans d'autres pays européens.

Fin 2025, des dizaines de faux sites d'informations locaux s'inspirant des noms et chartes graphiques de médias bien réels ont été repérés en France, publiant contenus anxiogènes et clivants, mêlant vrai et faux, et générés par l'intelligence artificielle.

Ils sont attribués au groupe russe Storm1516, déjà mis en cause pour son action dans le cadre de l’élection présidentielle américaine de 2024, des élections fédérales allemandes et des législatives moldaves de 2025.

Autre acteur désormais surveillé de près : la galaxie MAGA, du nom du slogan des partisans de Donald Trump ("Make America great again") qui n'a jamais caché sa volonté de voir triompher ses idées en Europe. D’où son appui public à des partis d’extrême droite, le Rassemblement National en France ou Alternative pour l’Allemagne (AfD), ou encore à la candidature, couronnée de succès, du nationaliste Karol Nawrocki, à la présidence polonaise.

Cette nébuleuse "bénéficie de l'appui direct de la Maison Blanche et de relais chez certains grands patrons de la tech américaine" susceptibles d'amplifier la portée des publications qui leur sont favorables et de rendre moins visibles les points de vue divergents, rappelle Julien Nocetti, chercheur spécialisé sur ces questions.

Mais les autorités n'ont pas forcément la parade face aux actions de cette galaxie, dont les manœuvres relèvent de l'influence plus que de l'ingérence.

Les élus locaux interrogés par l'AFP se sentent rarement concernés par la menace d'ingérences étrangères.

Ils ont en revanche pour beaucoup des exemples en tête où le numérique est venu perturber une campagne, avec des images retouchées ou des appels au meurtre en ligne. Mais ces interférences relevaient d'enjeux très locaux, via des procédés plutôt classiques comme des groupes Facebook.

L'essor fulgurant de l'IA générative, capable de "produire des contenus vraisemblables, par exemple un faux courrier signé par un maire", accentue encore les risques, observe Jacques Priol, président du cabinet de conseil Civiteo, qui conseille les élus.

Candidat socialiste à la mairie de Toulouse (sud-ouest), François Briançon a ainsi dénoncé une image manipulée, publiée par un colistier du maire sortant de droite Jean-Luc Moudenc, le présentant main dans la main avec le candidat LFI Thomas Piquemal. "C'est du Trump-sur-Garonne ! Ce sont les méthodes (de Trump). C'est une manipulation", a-t-il affirmé à l'AFP.

Que fait l’Europe ?

Mieux financer les médias, protéger l'organisation des élections... La Commission européenne a dévoilé en novembre son "bouclier démocratique", un ensemble de mesures destinées à contrer la "guerre d'influence" menée par la Russie en Europe.

Dans le document détaillant ces mesures, l'exécutif européen accuse Moscou de "chercher à éroder la confiance dans les systèmes démocratiques" en diffusant des "informations trompeuses" et en "falsifiant des faits historiques".

Elle prend pour exemple l'élection présidentielle roumaine de novembre 2024, où le candidat d'extrême droite Calin Georgescu était arrivé en tête du premier tour après une campagne massive sur TikTok, marquée par des soupçons d'ingérence étrangère.

"Au-delà de sa guerre d'agression brutale contre l'Ukraine, la Russie intensifie également ses attaques hybrides, menant une guerre d'influence contre l'Europe", affirme Bruxelles.

Afin de contrer ces menaces, la Commission entend renforcer ses aides financières aux médias, même si cette feuille de route est pour l'heure dénuée de montants précis.

Elle prévoit tout particulièrement de lutter contre les "déserts médiatiques", ces zones rurales où les rédactions locales ferment, faute de moyens. Et veut favoriser le pluralisme en surveillant de plus près les fusions de groupes médiatiques.

L’UE prévoit aussi de lancer un centre pour mieux coordonner la lutte contre les ingérences étrangères à échelle européenne.

En plus de la désinformation, elle identifie deux grosses menaces qui pèsent sur les processus électoraux et institutions du continent : les cyberattaques et le développement accéléré de l'intelligence artificielle.

"Les processus électoraux doivent être considérés comme des infrastructures critiques, au même titre que des câbles sous-marins", assure l'eurodéputée Nathalie Loiseau dans un entretien à l'AFP.

Selon un rapport, près de deux tiers des partis politiques ont fait part de menaces, violence ou harcèlement, en ligne ou en personne, lors des dernières élections européennes de 2024.

Parmi les personnes les plus visées : les femmes et les minorités.