Comment le bison d’Europe, emblématique du continent, a frôlé l’extinction
C’est l’histoire d’un animal majestueux, impressionnant et puissant, présent en Europe depuis la préhistoire. Pendant des milliers d’années, Bison bonasus, le plus grand mammifère terrestre du continent, a régné sur les forêts et les plaines européennes. Mais au début du XXe siècle, il a frôlé l’extinction, avant de renaître grâce à quelques Européens qui se sont battus pour sa conservation.
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Imaginez, il y a 15 000 ans, des mammouths, des rhinocéros laineux, des cerfs géants, des chevaux préhistoriques et des bisons d’Europe parcourant les vastes forêts du continent. Aujourd’hui, tous ont disparu, sauf un : le bison d’Europe. Et pourtant, il s’en est fallu de peu.
Le bison d’Europe n’est pas à confondre avec son cousin, le bison d’Amérique. Cela fait plus de 10 000 ans qu’ils ne vivent plus sur le même continent. Ils partagent cependant un ancêtre commun, ce qui leur confère une allure similaire. Mais voici ce qui caractérise le bison d’Europe : il est un peu plus grand et plus fin, sa bosse est légèrement moins proéminente, son dos plus droit, et ses cornes plus rapprochées. Il pèse entre 600 et 900 kg, pour une taille d’environ 1,80 m.
Un sauvetage in extremis
Il y a encore mille ans, les troupeaux de bisons d’Europe se baladaient sur tout le continent, de l’Espagne au Caucase. Mais à cause de la chasse, du déboisement et des activités humaines, il disparut peu à peu. D’abord en France, entre le VIIIe et le Xe siècle, puis en Allemagne au XVIIe siècle, et en Roumanie, au XIXe siècle.
À la fin du XIXe, seules deux populations sauvages subsistaient : l’une dans la forêt de Bialowieza, à cheval sur la Pologne et la Biélorussie, connue comme l’une des dernières forêts primaires d’Europe, et l’autre dans le Caucase occidental.
Mais ces deux dernières populations ne vont survivre que quelques années. La première, celle de la forêt de Bialowieza, est déclarée éteinte en 1919, peu après la Première Guerre mondiale. En effet, la forêt est occupée pendant la guerre par des soldats allemands qui chassent les bisons pour leur viande. Quant à la population du Caucase, le dernier de ses membres est tué par un braconnier en 1927.

Un bison d'Europe dans la forêt de Bialowieza, en Pologne, en octobre 2013. Crédit : Associated Press
À partir de là, la survie de l’espèce ne fut plus assurée que par une cinquantaine de bisons d’Europe détenus en captivité, dans des zoos ou des parcs naturels privés. Face à ce triste constat, quelques passionnés vont alors décider de se battre pour leur conservation.
Année après année, leur population progresse. Tant et si bien que dans les années 1950, de premiers bisons sont relâchés dans la nature, dans la forêt de Bialowieza. D’autres réintroductions suivront dans l’est de l’Europe. Depuis 2014, le bison est réintroduit dans les monts Tarcu, au sud-ouest de la Roumanie, au cœur d’un site Natura 2000 des Carpates, grâce au programme européen LIFE.
C’est le principe du “réensauvagement”, que le Muséum national d’Histoire naturelle de Paris définit comme le fait de “favoriser le retour de la flore et de la faune sauvages qui occupaient les lieux autrefois”.
Selon le European Bison Pedigree Book, le nombre estimé de bisons d’Europe vivant en liberté est passé de 3 310 en 2013 à 8 225 en 2023, les plus grands troupeaux se trouvant en Biélorussie et en Pologne. Ils sont environ 200 bisons à vivre en liberté dans les Carpates roumaines.
Le retour du bison, une chance pour l’Europe
La réintroduction des bisons d’Europe a des conséquences très positives sur la biodiversité, selon plusieurs études scientifiques. En effet, l’animal joue un rôle écologique clé car il modifie l’architecture du paysage qu’il habite.
Sur tout le territoire qu’il occupe, il disperse des nutriments grâce à ses bouses et des graines qu’il transporte dans ses poils. Il dissémine ainsi des dizaines d’espèces de plantes, ce qui contribue à accroître la biodiversité florale et soutient les pollinisateurs. Il brise aussi les branches basses et les arbustes, ouvre des fourrés en les traversant, arrache l’écorce des arbres au point d’en faire mourir certains et engendre des zones de sol nu en se roulant. Résultat : il crée des trouées, voire des clairières dans la forêt, ce qui permet à la lumière de pénétrer à nouveau jusqu’au sol et à des plantes pionnières de s’installer.
Par ailleurs, au printemps, lors de la période de reproduction, les oiseaux utilisent le pelage hivernal que les bisons commencent à perdre pour construire leurs nids. Les poils de bison sont laineux et doux, offrant ainsi une bonne isolation et une température idéale pour les œufs.
Ainsi, partout où les bisons sont réintroduits, et à mesure que la diversité de la végétation augmente, de nouveaux habitats se forment, favorables à d’autres espèces. La conservation du bison génère ainsi des bénéfices écologiques étendus pour l’ensemble de la région.

Un bison d'Europe adulte et un jeune dans la réserve naturelle Döberitzer Heide, près de Berlin, en Allemagne, en juillet 2009. Crédit : Associated Press
La restauration de cette espèce pourrait également contribuer à ralentir le réchauffement climatique, selon une récente étude, actuellement en cours de relecture par une revue scientifique, menée par plusieurs scientifiques dont Oswald J. Schmitz de la Yale School of the Environment. En effet, avec leur énorme corpulence, les bisons d’Europe compactent le sol, ce qui aide à maintenir le carbone stocké dans la terre.
Les chercheurs ont étudié le troupeau réintroduit dans les monts Tarcu, en s’appuyant sur la superficie actuelle de pâturage des bisons, soit 172 km². Selon leurs calculs, cet environnement pourrait désormais capturer 3 091 tonnes de CO₂ par an, soit 18 % de plus qu’avant la réintroduction.
Cette capture de carbone pourrait même augmenter et passer à 35 450 tonnes de CO₂ par an à mesure que les bisons d’Europe gagneront en nombre et s’étendront jusqu’à occuper entièrement les 592 km² de prairies et de trouées forestières qu’ils ont à leur disposition dans les Carpates roumaines.
Les bisons d’Europe ont également participé à redynamiser les territoires où ils ont été réintroduits. À Armenis, petit village des Carpates roumaines niché entre forêt et prairies, leur réintroduction a donné un nouveau souffle à l’économie locale et au tourisme. “C’est toute une région qui reprend vie. Un succès rare, et surtout profondément collectif”, explique sur son site l’ONG WWF, qui a accompagné cette réintroduction en menant des suivis scientifiques des animaux et en soutenant la population locale.
Avec les acteurs locaux, WWF a aidé la communauté d’Armenis à développer l’écotourisme et l’entrepreneuriat, et à valoriser ses savoir-faire locaux. Parmi les activités qui s’y sont développées : des randonnées pour observer les bisons, des hébergements construits en matériaux locaux, la cuisine traditionnelle ou encore l’artisanat.
Une espèce qui reste fragile
Grâce aux efforts continus de conservation, en juillet 2020, le bison d’Europe est passé de la catégorie d’espèce “vulnérable” à celle de “quasi menacée”, selon la mise à jour de la Liste rouge de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) des espèces menacées. Si ce changement de catégorie est positif, il ne faut pas s’y méprendre : le bison a évité de peu l’extinction, et reste une espèce très fragile.
Les populations réintroduites sont souvent petites, isolées et géographiquement éloignées, ce qui limite les échanges génétiques et accroît les risques de consanguinité. À long terme, cette fragilité pourrait compromettre la viabilité de l’espèce. Le braconnage et des espaces de vie limités pèsent également sur cette espèce. En 2019, seules huit sous-populations vivant en liberté avaient une taille viable (150 animaux), selon l'UICN.

Un bison d'Europe dans une réserve naturelle à Milovice, en République tchèque, en juillet 2020. Crédit : Associated Press
De plus, comme il l’a été pendant la Première Guerre mondiale, le bison est vulnérable aux conflits qui déchirent le continent européen. Preuve en est : la forêt de Bialowieza est victime de ce que les autorités polonaises appellent une “guerre hybride” déclenchée par la Biélorussie à l’été 2021. Des dizaines de milliers de migrants ont alors tenté de franchir la frontière polonaise, depuis la Biélorussie, pour entrer dans l’UE, provoquant une véritable crise migratoire. L’UE accuse le régime biélorusse d’avoir orchestré cet afflux avec son allié russe.
En 2022, la Pologne a alors construit un mur à la frontière avec la Biélorussie pour bloquer l’arrivée des migrants. Résultat : cette barrière, qui coupe en deux la forêt de Bialowieza, entrave gravement les déplacements des bisons. Plusieurs d’entre eux se sont retrouvés coincés dans les couloirs créés entre les clôtures, jusqu’à en être blessés. Preuve que le bison d’Europe a encore du chemin à faire pour retrouver sa juste place dans le paysage européen.
Justine Hagard