Au Parlement européen, l'extrême droite imprime sa marque

Galvanisée par des votes en commun avec la droite, l'extrême droite se sent pousser des ailes au Parlement européen et espère que cette "majorité alternative" va s'inscrire dans la durée.

Cette alliance de circonstance s'est produite deux fois en quinze jours dans l'hémicycle pour détricoter des textes environnementaux, au grand dam de la gauche.

Le 13 novembre, droite et extrême droite ont sabré de concert le coeur d'une loi sur le devoir de vigilance sociale et environnementale des grandes entreprises.

Bis repetita le 26 novembre. Les deux camps, ainsi qu'une partie des centristes, ont cette fois soutenu le report d'un an d'une loi emblématique contre la déforestation.

L'extrême droite jubile. "Une autre majorité est possible", martèle le groupe des Patriotes dirigé par le Français Jordan Bardella, célébrant de "grandes victoires".

"On est dans une période de bascule", assure un de ses eurodéputés, anonymement. 

"Le cordon sanitaire (contre l'extrême droite) n'existe plus", tranche cet élu. A droite, "ils voient qu'on travaille et ils ont le sentiment qu'on peut identifier des points communs".

L'écologiste David Cormand dénonce lui "un changement de coalition. Il y a un glissement, une rupture, je préférerais qu'elle soit assumée et qu'elle se fasse dans la transparence", plutôt que la confusion actuelle, dit-il.

Sur la majorité des textes, l'alliance traditionnelle entre proeuropéens -- droite (PPE), centre (Renew) et sociaux-démocrates -- a toutefois tenu pendant un an, depuis les élections de juin 2024.

"Les digues ont cédé"

Mais l'ambiance est de plus en plus tendue en son sein. La cheffe des sociaux-démocrates Iratxe Garcia Perez et le patron du PPE Manfred Weber s'échangent régulièrement des noms d'oiseaux.

La droite est accusée par ses alliés proeuropéens de cultiver l'ambiguïté avec l'extrême droite. 

"Les digues ont cédé. J'appelle au sursaut, à la responsabilité", réclame la centriste Laurence Farreng.

A droite, Céline Imart, autre élue française, constate à l'inverse avec "beaucoup de joie" un "changement de majorité" pour "détricoter tous ces textes du pacte vert" - une batterie de mesures environnementales de la précédente législature.

Mais "ce n'est pas quelque chose de théorisé, ce ne sont pas des alliances d'appareil conceptualisées, ce sont des choses qui arrivent sur certains textes. La seule chose qui compte, c'est le contenu", ajoute-t-elle.

La droitisation du Parlement est en outre le miroir de ce qu'il se passe entre les Etats membres à Bruxelles.

Ce sont d'abord les dirigeants européens, dont le Français Emmanuel Macron et l'Allemand Friedrich Merz, qui ont appelé à supprimer la loi sur le devoir de vigilance des entreprises. 

L'influence de Meloni

Et avant le vote du Parlement, ce sont encore les Etats qui ont soutenu le report à fin 2026 de la loi contre la déforestation, ajoutant même une clause de revoyure dès avril 2026 avant l'entrée en vigueur de ce texte. 

Au sein des Vingt-Sept, la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni semble de plus en plus influente. 

Elle bénéficie d'un vide au niveau du leadership européen: Emmanuel Macron est affaibli sur la scène nationale française, tandis que Friedrich Merz prend encore ses marques et doit composer avec la coalition allemande.

Chez les eurodéputés, c'est d'ailleurs le groupe ECR où siègent les élus de Fratelli d'Italia, le parti de Giorgia Meloni, qui fait régulièrement le pont entre l'extrême droite et la droite.

Jugés plus fréquentables que les groupes des Patriotes et des Souverainistes, les élus ECR ont obtenu des postes stratégiques, comme la présidence de la commission des budgets attribuée au Belge Johan Van Overtveldt et celle dédiée à l'agriculture, pour la Tchèque Veronika Vrecionová.

L'alliance entre droite et extrême droite s'inscrira-t-elle dans la durée?  "On ne peut pas dire" que la majorité proeuropéenne "est morte, ce n'est pas vrai", nuance une source au sein du Parlement. 

"Le premier choix" pour trouver des compromis "sera d'essayer au centre d'abord. Et si c'est trop difficile, alors le PPE pourra se tourner vers l'extrême droite", estime ce bon connaisseur des équilibres à Strasbourg.

Selon lui, cette majorité alternative pourrait se former sur plusieurs dossiers sensibles dans les mois qui viennent, notamment pour faire monter la pression contre l'interdiction à la vente des voitures thermiques neuves en 2035. Ou pour pousser pour davantage de fermeté en matière migratoire.

Par Adrien de Calan